En rupture de ban

EN RUPTURE DE BAN

(Canal Saint-Martin, Rennes, 2009) Pratique du désastre, et ses modes d’explicitation, au sein de l’époque moderne.

Le monde que nous habitions se situait sur cette crête, entre la vue désolante du cimetière et la stagnation morose d’une rivière factice. Un certain esprit de défi nous avait fait sans doute installer nos quartiers dans ce vieux faubourg à moitié désert, le long des berges du canal, sur les rives navrantes de la plus parfaite déréliction. Et il n’y a pas de hasard à ce que l’improbable agitation de cette petite poignée d’êtres ait été si rapidement perçue par l’administration générale du désastre pour ce que nous étions alors : une menace persistante à son déplorable système d’habitudes et d’affects calibrés.

C’est bien cette cohérence opiniâtre qu’il lui fallait impérativement conjurer. Et, en cette occasion comme en toutes les autres, elle ne s’est épargnée aucun des moyens dont elle aime à disposer. Perquisitions, gardes-à-vue, violations de domiciles, patrouilles, arrestations, coupures d’électricité ou d’eau, surveillance affichée ou discrète, condamnations. Une logique poussée au final jusqu’à la sordide consécration d’un paysage de maisons éventrées sur lequel planent désormais, en guise de présence, les ombres ridicules d’une UTEQ alliée à d’équivoques espèces de CRS. Cette mise au diapason à la musique martiale de notre temps, celui d’un pouvoir dont la crise confine à l’épilepsie, s’effectue globalement contre l’ensemble des populations subversives, celles qui s’insurgent dans les banlieues jusqu’à la plèbe revancharde de ces pauvres quais. L’hymne déshumanisé de la catastrophe retentit dans tous les mécanismes de la passivité à laquelle on nous astreint mais qui partout se rompent en une communauté de gestes. La réquisition immédiate et l’occupation des maisons vides, par exemple, constellent la politique de notre ciel saccagé. Et le soleil auquel nous prétendons n’est pas celui qui sert de réveille-matin aux masses citoyennes.

L’émeute et son libre jeu, la délinquance des passions et l’inéluctabilité des grèves se trouvent ainsi contrecarrées avec une égale maladresse par une administration dont la totale déroute se devine à chaque instant, à chaque clignement d’yeux, à chaque carrefours, dans toute cette somme de regards dépossédés. La séquestration des possibilités insurrectionnelles de notre temps ne diffère pas de l’internement que l’on semble souhaiter à l’égard des voyous de campus contre lesquels la force publique a mobilisé le meilleur de ses flash-balls. Il est de notoriété publique que la misère des universités porte ses plaintes au commissariat central de sa déraison pratique.

C’est une vérité banale à présent d’estimer que l’actuel régime, à force de vouloir être partout et de tout réglementer, va bientôt être contraint de n’être plus efficacement nulle part. Le décor de carton-pâte dont ils ont fait leur ville et leur vie n’en finit pas de crouler. Nous œuvrons aujourd’hui à l’anéantissement de ce néant-là. Et nous savons aussi que, bien heureusement, « à la beauté des voyous plus âgés, aux fiers assassins, vous ne pourrez jamais opposer que des surveillants ridicules, étriqués dans un uniforme mal coupé et mal porté. »

C’est ainsi que les rêveries urbanistiques de notre époque n’en finissent pas de bâtir leurs irréalités solides. La destruction des anciens décombres, qui ne nous sont rien, n’est pas un mouvement inverse à la création des nouvelles ruines que l’on prétend construire à leur place. Lignes de pavillons, barres d’immeubles, accumulations de tours, faux quartiers. Voilà les mêmes produits d’une même inclination au désastre. Nous n’en habitons que les friches. Et ce monde, qui s’annonce comme une immense incitation au suicide, semble surpris d’avoir trouvé chez nous une disposition toute contraire, c’est-à-dire un irrésistible penchant vers l’élaboration d’une guerre civile ouverte, une conception de la vie qui se fait du bonheur une idée moins cadavérique que celle ayant cours tout le long de l’usure métropolitaine. AU CRÉPUSCULE DES DISCIPLINES SE LÈVENT L’AUBE D’UNE VIE MAGIQUE.

Majoritairement, cette frénésie impériale ne fait, au final, que concourir à donner une matérialité indéniable, un contenu visible, à ce qui s’est toujours-déjà éprouvé comme un véritable exil, une certaine mise au ban de l’existence. Et nous ne songeons aucunement à nous en scandaliser. Car nous avons déjà promené suffisamment à l’intérieur de nous-mêmes la sensation de bannissement à laquelle toute la pourriture métaphysique de l’époque nous accule. Le fait qu’elle s’exprime à présent dans les formes de sa mesquinerie policière n’en altère que superficiel-lement la substance et le cadre. C’est de là que nous partons. Nous nous sommes irrémédiablement perdus, il est vrai, dans le labyrinthe de ces quelques rues, à la lisière d’une errance traversée comme un assaut. Et bien semblable en cela au feu qui n’élit sa demeure qu’à l’intérieur du ravage qu’il opère. De toute façon, nos amours, nos amitiés, étaient certes, et déjà bien avant cela, HORS-LA-LOI. Tant il est vrai que nous détruisons « non pour l’amour des ruines, mais pour la beauté des chemins qui les traversent. »

Rennes, septembre 2009.

Fichier PDF : enrupturedeban

Ce contenu a été publié dans Publications. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.