À NOUVEAU
Il faut se rendre à l’évidence. Quelque chose persiste. Qui ne se laisse pas définir ni oublier dans l’esprit de ceux qui l’ont vécu. Quelque chose dont les contours s’impriment en négatif à la surface de l’époque. Quelque chose comme une imperceptible grève, sans début manifeste ni véritable fin, dont on peine à endiguer le tenace reflux et les constantes marées. Seuls quelques signes, quelques dates égrenées précieusement dans la mémoire de tous, comme un fil d’Ariane à travers l’époque et sa chronologie sèche. Quelque chose qui nous dit que, décidément, le passé ne passe pas. Et nous reste en travers de la gorge.
Les étranges occupations qui fleurirent, au printemps 2009, dans les universités ou les usines, en sont peut-être les plus vivants emblèmes. Énigmatiques, sans autre but affiché que de saborder l’institution. La couler de l’intérieur. Elles ont effrayé surtout par leur capacité à simplement durer. À l’encontre d’une normalité perçue cette fois-ci comme une aberration. Une volonté y est née, ressentie par beaucoup. La nécessité, vitale, de faire entrave au cours des choses. Au flux des êtres apathiques qui errent à nos côtés, sans jamais se toucher, comme des étoiles éteintes. C’était une expérimentation opiniâtre, partout et à la sauvage, des possibles ouverts par le blocage, la grève, l’arrêt. Un nouvel art du sabotage y venait détraquer tout : les affects et leur carcéralité propre, les dispositifs dans leur variété morbide, l’ensemble des rouages qui viennent perpétuer le ballet infernal que nous dansons malgré nous, dans un monde traversé comme le territoire même de notre détention.
La logique du court-circuit y était menée jusqu’à ses extrêmes retranchements. Une disjonction au sein même des singularités qui s’étaient trouvées là, dans ce jeu sans limite. Un jeu qui n’admettait aucune restriction spatiale ni temporelle. En tout, nous avons pris le parti du débordement. De ce qui excède les strictes balises du mouvement social. De ce qui se prolonge avec intensité. À la violence des énoncés, nous voulions faire correspondre l’intransigeance des gestes. Les faire sortir du cadre prescrit des configurations classiques d’un plat militantisme. Envahir l’espace d’une politique inouïe, partout où celle-ci se donne à vivre dans l’épreuve du communisme.
À l’origine de tout cela, c’était une brisure à l’intérieur de nous-mêmes dont nous avons palpé l’abîme. Et mesuré l’impact. Au travers d’un voyage, d’une angoisse, d’une émeute. Dans le miroir d’un autre abîme que celui dont nous portons le trait. L’événement dont nous avons fait l’expérience ne se laisse pas ensevelir avec le passage des jours. Il s’est plutôt opéré, à partir de là, de cette expérience fondamentale, une désaffiliation discrète, qui s’est accrue au fil des jours. Une désaffiliation entêtée, une évasion presque. À ce que je suis comme au bien que l’on me veut. C’était une désertion qui ne se voulait pas désarmée.
Notre époque est hantée. L’ombre de sa propre réalité la menace, et c’est pourquoi elle extériorise toujours loin d’elle ce qui, en elle, obstinément, lui fait front. Alors, on prend le pouls. Et la mesure. À coup d’UTEQ, de nouveaux fichiers de police, de lutte-contre-le-terrorisme, d’opérations médiatiques d’identification. L’« autonome », le « casseur », le « barbare ». Autant de figures mises en jugement, et dont le procès transcende l’espace anecdotique des tribunaux. À Villiers-le-Bel comme à Poitiers. Mais ce qu’il s’agit de voir, derrière le masque de ces subjectivations forcées, c’est leur irréductible quelconque, leur confondante accessibilité, leur commune présence.
Les bureaucraties syndicales, les organisations politiques, toute la contestation légale de l’Empire, doivent déployer les transes d’un mysticisme toujours plus délirant pour nous convaincre qu’il existerait quelque chose à « sauver » ou à « défendre ». Comme s’il n’était pas entièrement visible que l’école ou l’université, au sein de la métropole, ont été intégralement mises au travail. Comme si elles n’œuvraient pas, à l’instar de tant d’autres dispositifs, à la préservation de l’hypnotisme généralisé. Qu’elles participent à la régénération d’une cybernétique partout abîmée par l’indiscipline des corps.
On nous parle de « casse de service public » comme d’un fait regrettable. Alors que la seule véritable casse d’un secteur prétendument public mais qui relève toujours du domaine de l’état, c’est surtout celle, joyeuse, du saccage des banques, des agences-de-mise-au-travail, ou des commissariats. On nous parle de « casse du service public » quand le seul que l’on veut bien conserver pour nous est celui-là même de la police, dont on accroît sans cesse les moyens tout en en diversifiant les visages. C’est en fait toute l’étendue du social qui nous est irréductiblement étranger, et hostile. Il n’y a pas de droits ni d’acquis désirables à l’intérieur de ce monde-là.
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