La forêt de l’histoire…

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La grève infinie

La grève infinie

C’est une chose entendue. Le Parti de l’Ordre espère, à toute force, nous faire rentrer chez nous. Syndicats et gouvernement auront réussi à s’accorder. Là-dessus, au moins. Ils tablent sans doute sur l’attirance malheureuse qu’aurait pour nous l’insidieux sentiment de vide dans lequel nous avons si parfaitement désappris de vivre, et de lutter. En cela, ils se trompent. Nous ne rentrerons pas chez nous, nous qui ne nous sentons chez nous nulle part. S’il est bien un seul espace que nous avons aperçu comme habitable, c’est au sein de l’événement grâce auquel nous vivons, dans les intensités qui s’y dessinent. En fonction, surtout, des moyens que nous saurons nous donner.

C’est une chose entendue. Un processus insurrectionnel se renforce à mesure que les évidences qui, à ses yeux, en composent la réalité, deviennent imperceptiblement, aux yeux de tous, des vérités criantes. Le capitalisme étant un mensonge universel, la forme de sa négation, à l’inverse, sera celle d’une pluralité de mondes, solidairement mêlés aux vérités qui s’y rattachent.

Les mots par lesquels une situation se rend lisible à elle-même en déterminent directement les formes, et l’esprit. Les objectivations forcées n’en peuvent saisir, au mieux, que les contours indécis. La diversité des analyses, qu’elles proviennent du lexique sociologique ou du radicalisme militant, propagent de concert une identique confusion : celle de l’apologie poussive ou du pessimisme intéressé. À toutes, il leur manque ce minimum de sens tactique par lequel une parole trouve une lisibilité réelle, un Commun véritable, seul à même de dégager les possibles ouverts par la situation. Et d’écarter de soi comme autant de mauvais fantômes les découragements programmés. Le tranchant de cette voix, il est dans le choix des mots comme dans la positivité de leur orientation.

Pour élever l’intelligibilité stratégique des événements en cours, un premier geste s’avère nécessaire. Celui de se situer, de s’orienter. Parler de quelque part, non pas d’un simple point de vue, mais d’un parti.

1.
D’entrée de jeu, et c’est l’un de ses mérites, le mouvement a pris les choses par la racine. Blocages économiques généralisés, organisation délibérée d’une paralysie totale, refus des compromis et des négociations. Langages directs, bruts. Par là, il a rendu simplement effectif des mots d’ordre habituellement condamnés à l’attente angoissée, ou au simulacre. La grève s’est matérialisée dans des corps, des déterminations. Et c’est par là, aussi, qu’elle a pu apparaître comme véritablement menaçante. En quoi le mouvement, du point de vue des pratiques mises en place, se situe au-delà d’un simple mouvement social. En quoi il participe
déjà d’un processus insurrectionnel. Voilà notre point de départ.

2.
Dressons ce constat : il ne reste rien, maintenant, de l’ancien mouvement révolutionnaire. Et tandis que sa relève semble s’enfoncer toujours un peu plus dans les sombres méandres d’un citoyennisme satisfait, nous pouvons avoir, par moment, la sensation d’un vide. Ce vide, il nous faudrait l’habiter. Et en faire une chance.

3.
Une superstition singulière affecte, en France, une grande majorité de corps par ailleurs si rigidement
laïques : la croyance, aussi ténue qu’apparemment inébranlable, en la réalité du « mouvement social ». Son malheur réside en ceci : c’est une croyance en laquelle personne n’a plus foi. Elle ne fait que s’user, de « victoires » en « défaites », de reprises sporadiques en déprises finales, pour achever de s’élimer jusqu’à la trame. L’objet de cette croyance n’est, quant à lui, que l’héritier d’un naufrage : celui du mouvement ouvrier classique. Celui-ci n’a pas été, comme le soulignait Mario Tronti, vaincu par le Capital, mais par la Démocratie. Non pas sous la forme d’un dangereux objet extérieur, mais en ce qu’elle lui faisait front intérieurement. Ce lot d’illusions pèse sur lui d’un poids d’autant plus lourd qu’il n’est pas reconnu, par nous qui combattons.

4.
Un mouvement se définit négativement en fonction de ses limites. Son terrain d’action est aussi bien circonscrit par ce au-delà de quoi il ne veut pas aller. Sa finitude programmée le condamne à n’être que la conjuration hystérique d’une fin attendue. Sa vie elle-même n’est guidée que par la seule idée d’une fuite en avant toujours plus éperdue pour en retarder le dénouement, qui en était le moteur. C’est que sa fin est effrayante en ceci qu’elle n’est rien de moins que sa
mort. Une temporalité séparée du cours de l’Histoire. Aussi n’a-t-elle pas vocation à durer. Elle est toujours à reprendre, laborieusement, depuis le début, à partir du même néant. Partant de là, nous ne pourrions que recommencer toujours, et n’apprendre jamais. Puisqu’il n’en reste rien. Fermer la parenthèse.

5.
Mais l’action véritable n’est pas suspendue à la tristesse de ce canevas, il n’y a pas de « retour à la normale ». Ce qu’il y a, en revanche, c’est la persistance d’un processus révolutionnaire, avec ses phases d’accélérations et ses décélérations souterraines. Aux yeux d’un pareil processus, il n’existe qu’un seul temps. Où rien ne s’oublie de ce qui n’est pas advenu. Ce qu’il y a, aussi bien, ce sont deux camps : d’un côté, ceux qui entendent appliquer une grève totale, une entrave irrémédiable à la circulation des flux et, de l’autre, les jaunes et les flics. L’entièreté de l’espace social est soumis à cette cruelle partition.

6.
C’est dans la mesure où une grève reconnaît participer d’un tel processus qu’elle demeure l’un de ces rares endroits où persiste une transmission d’expériences. Elle ne veut rien commémorer des luttes passées, mais bien les remémorer : c’est-à-dire les
remettre en mémoire. Et cela, non seulement pour elle-même, mais pour l’insouciance d’un monde qui s’occupe à en organiser l’oubli.

7.
Il faut prendre garde à ce que le terrain sur lequel une situation se dit ne soit pas lui-même miné. C’est le cas du nôtre. Premier geste : déserter le terrain balisé par lequel une chose, un événement, s’envisage
en tant que chose. Une chose n’est jamais pour elle-même. Car rien n’existe en dehors de l’intelligence qu’on en a. Il se pourrait que, à force d’en user, le vocable même de « mouvement social » ne cherche à désigner, en lui, qu’une impuissance. Opération sémantique d’une certaine sociologie. Qui, tant qu’on l’accepte, paralyse toute élaboration stratégique comme toute intelligence collective. C’est que la sociologie a été elle-même entièrement socialisée. Elle affecte tous les discours d’une même obsession du calcul statistique. Ne permet qu’une laborieuse objectivation du réel en catégories déprimantes. Mais ce qui façonne nos mondes lui demeure irrémédiablement hors d’atteinte. Nos amitiés ne sont, pour elle, que des valeurs aberrantes. L’inconnu invérifiable de leurs équations. L’infini d’une grève.

8.
Saint-Nazaire. Des défilés syndicaux débouchant systématiquement à des affrontements de plusieurs heures. Des caillassages héroïques et des barricades érigées en toute hâte. « Sarkozy, on t’encule » à mille voix entonnées. Un tribunal conjointement lapidé par des groupes d’émeutiers. Un ami disait alors : « Il est beau de voir une ville se soulever contre sa police ».

9.
Le sens de la lutte véritable n’est pas entre les classes, entre le Capital et le Travail, mais entre des partisans regroupés en fonction de leur culte pathologique du travail ou du dégoût pur et simple que celui-ci leur inspire. Désormais, il y a ceux qui
veulent encore travailler, et ceux qui ne le veulent plus.

10.
Une troublante
omertà règne à l’intérieur du mouvement. Elle consiste en une dénégation de ce que les événements en cours ne laissent pas de montrer : l’expression d’une souffrance, d’un douloureux refus du travail. On comprendra que ce n’est pas seulement une protestation localisée contre un allongement du temps de travail qui est ici en jeu, mais une pleine condamnation de comment, partout, le travail est vécu. À savoir : comme une calamité. Elle jette sur lui un discrédit sans équivoque. C’est l’ombre de la mort que l’on voit se profiler. Il est ce « vol des énergies » qui ensorcellent ceux qui en sont les dupes. Nous assistons à l’agonie du monde classique du Travail entraînant avec elle la figure qui s’y rattachait, celle du Travailleur. Ruinant la confortable intimité que celui-ci était parvenu à établir avec son mal. Alors que le travail n’a jamais été vécu autrement que sous la forme d’un supplice prolongé, d’officieux spécialistes cherchent encore à déterminer le seuil au-delà duquel il deviendrait intolérable.

11.
La politique classique s’est bâtie sur plusieurs axiomes présentés, par elle, comme indépassables. Le principe de gouvernementalité, c’est-à-dire l’organisation d’un besoin social en vertu duquel « il faut que les choses soient gouvernées » sans quoi elles retomberaient inévitablement dans le chaos. Et celui du travail qui, comme chantage, n’affirme rien de plus « qu’il faut bien vivre », et ce sans conditions et n’importe comment. En regard de cela, une étroite solidarité unit l’apparente diversité des conceptions politiques et des peurs paniques qui s’y rattachent. Et qui ne dérivent, en fin de compte, que d’une même anthropologie anémiée. D’un côté,
projet cybernétique d’une gouvernance généralisée et de l’autre, idéal anarchiste d’un auto-gouvernement paradisiaque. Mythe du plein-emploi en faveur d’un développement durable et fable autogérée d’un travail libre, égalitairement partagé. De part et d’autre, une même disposition à la gestion managériale de ce qui fait la vie, un même acharnement à réprimer les plus beaux de nos instincts. Un même objectif de régulation désespéré. Mobilisation et Réquisition Totales désignent, d’un même mouvement, l’idéal éthique et pratique du militantisme le plus contestataire et du pouvoir qu’il feint de combattre.

12.
Retour de ce paradoxe : la contestation d’une réforme demeurant l’apanage des réformistes les plus avancés. Se mouvoir dans le calcul d’un avenir au point de perdre tout présent, toute présence. Schizophrénie, par exemple, de l’anarcho-syndicaliste codifiant, dès à présent, la postérité de la révolution, légiférant « l’après ». Or légiférer
l’après, c’est déjà oublier le temps de maintenant. C’est perdre l’invincible nécessité d’un présent qui nous manque et pour lequel nous sommes en grève. L’épaisseur d’un temps qui ne saurait être réduit à la platitude d’une frise chronologique. La prévisibilité d’un avenir sera toujours en guerre avec la destination invisible d’un présent. La programmation d’un futur correspondra toujours à l’impossibilité d’un ici. « Dégager du temps libre » en faveur d’une meilleure gestion du temps de travail, voilà qui relève du plus douteux des utopismes. Opposer une certaine quantité de travail mort à l’ouvert d’un possible « œuvrer » vivant ne fait que jeter un plus le discrédit sur les tenants de cet optimisme. Il n’y a pas de travail qualitativement augmenté par une soustraction quantitative de sa durée. Il n’y a pas de durée de travail, en ce que le travail est la durée, le temps enduré.

13.
Le discours médiatique s’ingénie désormais à parler du climat de grève comme s’il s’agissait d’un tout nouveau pan de la science météorologique. ON s’inquiète des pénuries comme de l’imminence d’une canicule ; ON évoque les émeutes lycéennes à l’instar de subites tombées de neiges ; ON bavarde à propos de la grève comme ON le ferait de problématiques précipitations. Ainsi, chacun en a après la pluie, chacun peste sur ces prévisions. « Que retombent sur les bloqueurs les foudres populaires ! » Mais ça ne prend pas, bien sûr. Exhiber chaque soir, au fil d’inlassables bulletins d’information, tous les « mécontents », les « pris-en-otages », les « désespérés-de-la-pompe-à-essence », à la façon de touristes prisonniers des crues en Inde ou de mineurs chiliens perdus au fond d’une mine, s’avère annoncer une stratégie bien précaire de la part du pouvoir.

14.
Dans un monde où la circulation des flux s’est étendue à un niveau global, le parti du blocage, qui est aussi bien celui de l’insurrection, ne peut logiquement espérer vaincre s’il ne tisse, à un niveau tout aussi global, les solidarités nécessaires à sa permanence. Son champ d’action ne connaît pas de limites. Tout comme l’envergure, et la portée, de ses prétentions.

15.
Barcelone, 29 septembre 2010. Une journée de grève générale. Une journée en faveur de dix années d’un silence bruissant. Ce que l’on pensait avoir soigneusement enfermé dans le ghetto d’un milieu « antisystème » aux limites observables d’une périphérie sous contrôle, se réveille, se soulève à nouveau, s’embrase finalement. Dix années de démocratie socialiste n’auront finalement pas été à la hauteur de quarante années de fascisme. L’ordre mis à mal ce jour-là avait en effet les faux airs d’un phalangiste effarouché. Chacun dans la rue s’y retrouvait, à force de caillasses et de vitres brisées. Et les rires aussi, et les applaudissements, quand devait s’enfuir la police, à son tour presque poursuivie.

16.
À nouveau, le surgissement des « casseurs ». Plus personne, pourtant, ne saurait être dupe de cette
figure de style. Toutes ces grands effets n’émeuvent plus grand monde. Seuls l’UNEF, peut-être, et l’Union Française des Anciens Combattants s’y montreront encore sensibles. De quoi s’agit-il aujourd’hui ? On pourrait parler d’un retour, notre retour : retour de la violence ouvrière, retour de la violence des enfants dans les rues, retour de la violence d’« anciens » qui sortent les pierres de leurs poches pour les offrir aux « jeunes » en guise d’hommage à ce qu’ils n’ont pas cessé de vouloir. Il y a ce mot d’un vieil homme à Lyon aux jeunes émeutiers qui s’y rencontraient : « Nous vous donnons les pierres que nous ne pouvons plus lancer. » Ce qui a été si bien désappris resurgit aujourd’hui avec la violence du refoulé. La magie liée à la figure du « casseur » ne semble plus très efficace à l’heure qu’il est, en ce que le banlieusard, l’étranger ou même l’anarchiste, bref l’en-dehors, ne saurait plus délimiter grand-chose. Car de quelle extériorité, de quelle marge saurait-il être sérieusement question, dans un monde qui ne connaît aucun dehors ? La question de la violence ne se pose plus, elle s’impose à tous.

17.
Aussi bien, les pratiques émeutières qui continuent d’émailler le mouvement mériteraient à être reconnues comme une autre forme, plus spécifique, plus surprenante, de blocage économique. Une paralysie complète des centres-villes par la récurrence incontrôlable de plusieurs journées d’affrontements et de pillages. Le GIPN en armes, face à des foules désarmées. Une leçon de tout cela est à tirer : la stratégie de blocage de l’économie ne peut se dissocier en aucune façon de la nécessité, impérieuse, d’anéantir et ou de mettre en déroute la totalité des forces de police.

18.
On ne se situe jamais seulement à l’intérieur d’un mouvement, mais par rapport à lui, face à lui, et peut-être même contre lui. Contre ce qui, en lui, tient de l’inconsistance. Le reflux de son vide et de son désespoir. Il s’agit de s’attaquer aux conditions matérielles et affectives qui nous attachent à ce monde. De rendre, non seulement impossible mais aussi indésirable, tout retour à la normale. Et pour cela, établir une cartographie de ce qui nous maintient dans cet état de servilité : flux, pouvoirs, affects, logistique et approvisionnement. D’acquérir, au fil d’amitiés conspiratives, les savoirs insurrectionnels par lesquels nous tiendrons ce monde en déroute. Nous avons appris les toutes premières lettres de l’abécédaire de la sédition. À savoir : paralyser des raffineries, des dépôts pétroliers, des autoroutes, des ports. Laisser les rues se remplir de déchets amoncelés, et en faire des barricades. Briser les vitrines qui nous renvoient à notre absence. Les questions qui se posent à nous pourraient être aussi bien : comment arrêter, définitivement, les centrales nucléaires ? Comment convertir la grève en désertion ? Comment se nourrir, se soigner, s’aimer, sans laisser ce monde en paix ?

« Le seul salut pour les vaincus est de n’attendre aucun salut »

France, le 27 octobre 2010.

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À nouveau

À NOUVEAU

Il faut se rendre à l’évidence. Quelque chose persiste. Qui ne se laisse pas définir ni oublier dans l’esprit de ceux qui l’ont vécu. Quelque chose dont les contours s’impriment en négatif à la surface de l’époque. Quelque chose comme une imperceptible grève, sans début manifeste ni véritable fin, dont on peine à endiguer le tenace reflux et les constantes marées. Seuls quelques signes, quelques dates égrenées précieusement dans la mémoire de tous, comme un fil d’Ariane à travers l’époque et sa chronologie sèche. Quelque chose qui nous dit que, décidément, le passé ne passe pas. Et nous reste en travers de la gorge.

Les étranges occupations qui fleurirent, au printemps 2009, dans les universités ou les usines, en sont peut-être les plus vivants emblèmes. Énigmatiques, sans autre but affiché que de saborder l’institution. La couler de l’intérieur. Elles ont effrayé surtout par leur capacité à simplement durer. À l’encontre d’une normalité perçue cette fois-ci comme une aberration. Une volonté y est née, ressentie par beaucoup. La nécessité, vitale, de faire entrave au cours des choses. Au flux des êtres apathiques qui errent à nos côtés, sans jamais se toucher, comme des étoiles éteintes. C’était une expérimentation opiniâtre, partout et à la sauvage, des possibles ouverts par le blocage, la grève, l’arrêt. Un nouvel art du sabotage y venait détraquer tout : les affects et leur carcéralité propre, les dispositifs dans leur variété morbide, l’ensemble des rouages qui viennent perpétuer le ballet infernal que nous dansons malgré nous, dans un monde traversé comme le territoire même de notre détention.

La logique du court-circuit y était menée jusqu’à ses extrêmes retranchements. Une disjonction au sein même des singularités qui s’étaient trouvées là, dans ce jeu sans limite. Un jeu qui n’admettait aucune restriction spatiale ni temporelle. En tout, nous avons pris le parti du débordement. De ce qui excède les strictes balises du mouvement social. De ce qui se prolonge avec intensité. À la violence des énoncés, nous voulions faire correspondre l’intransigeance des gestes. Les faire sortir du cadre prescrit des configurations classiques d’un plat militantisme. Envahir l’espace d’une politique inouïe, partout où celle-ci se donne à vivre dans l’épreuve du communisme.

À l’origine de tout cela, c’était une brisure à l’intérieur de nous-mêmes dont nous avons palpé l’abîme. Et mesuré l’impact. Au travers d’un voyage, d’une angoisse, d’une émeute. Dans le miroir d’un autre abîme que celui dont nous portons le trait. L’événement dont nous avons fait l’expérience ne se laisse pas ensevelir avec le passage des jours. Il s’est plutôt opéré, à partir de là, de cette expérience fondamentale, une désaffiliation discrète, qui s’est accrue au fil des jours. Une désaffiliation entêtée, une évasion presque. À ce que je suis comme au bien que l’on me veut. C’était une désertion qui ne se voulait pas désarmée.

Notre époque est hantée. L’ombre de sa propre réalité la menace, et c’est pourquoi elle extériorise toujours loin d’elle ce qui, en elle, obstinément, lui fait front. Alors, on prend le pouls. Et la mesure. À coup d’UTEQ, de nouveaux fichiers de police, de lutte-contre-le-terrorisme, d’opérations médiatiques d’identification. L’« autonome », le « casseur », le « barbare ». Autant de figures mises en jugement, et dont le procès transcende l’espace anecdotique des tribunaux. À Villiers-le-Bel comme à Poitiers. Mais ce qu’il s’agit de voir, derrière le masque de ces subjectivations forcées, c’est leur irréductible quelconque, leur confondante accessibilité, leur commune présence.

Les bureaucraties syndicales, les organisations politiques, toute la contestation légale de l’Empire, doivent déployer les transes d’un mysticisme toujours plus délirant pour nous convaincre qu’il existerait quelque chose à « sauver » ou à « défendre ». Comme s’il n’était pas entièrement visible que l’école ou l’université, au sein de la métropole, ont été intégralement mises au travail. Comme si elles n’œuvraient pas, à l’instar de tant d’autres dispositifs, à la préservation de l’hypnotisme généralisé. Qu’elles participent à la régénération d’une cybernétique partout abîmée par l’indiscipline des corps.

On nous parle de « casse de service public » comme d’un fait regrettable. Alors que la seule véritable casse d’un secteur prétendument public mais qui relève toujours du domaine de l’état, c’est surtout celle, joyeuse, du saccage des banques, des agences-de-mise-au-travail, ou des commissariats. On nous parle de « casse du service public » quand le seul que l’on veut bien conserver pour nous est celui-là même de la police, dont on accroît sans cesse les moyens tout en en diversifiant les visages. C’est en fait toute l’étendue du social qui nous est irréductiblement étranger, et hostile. Il n’y a pas de droits ni d’acquis désirables à l’intérieur de ce monde-là.

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Rectificatif

RECTIFICATIF

« La vengeance est l’hygiène de la plèbe »

Nous avions prévu, ce 14 novembre 2009, d’appeler à un grand rassemblement près du Champs de Mars à Paris, en vue de célébrer collectivement la Mort de l’Argent et le Renouveau du Communisme, une fête qui devait tout d’abord consister en une distribution aléatoire de petites et grosses coupures depuis longtemps dénuées, dans les esprits des participants, de toute valeur monétaire comme de toute signification substantielle. C’était ainsi toute une métaphysique que nous entendions mettre au tombeau. Le cortège devait ensuite arpenter les rues de la Capitale, sciemment choisies parmi les plus chics, tout en y dispersant les effigies incompréhensibles de ces anciennes monnaies. Au niveau de la Basilique du Sacré-Cœur, dont la destruction fut malencontreusement négligée le 31 mars 2006, on s’en souvient, par une sorte de distraction historique, un bûcher avait même été apprêté, pour y recevoir le butin qu’un pillage généralisé des banques semblait devoir nous promettre.

Nous ne pouvons aujourd’hui que regretter l’ingérence de la Préfecture qui, rappelant hypocritement l’illégalité de l’opération, a voulu par son intervention inconsidérée rendre impossibles ces dernières réjouissances, procédant à des arrestations et provoquant ainsi la colère de nos jeunes camarades.

Nous devons déplorer en outre la totale incurie des dispositifs médiatiques qui ont fallacieusement présenté l’événement, et ce déjà plusieurs jours avant sa tenue, comme une vulgaire opération marketing visant à promouvoir la regrettable existence d’une obscure société de commerce en ligne, et dont on a même simulé l’annulation sous le prétexte fantaisiste que la sécurité serait « difficile à assurer ». Corroborée par la presse et la télévision dans l’intention expresse d’occulter le contenu réel de notre parade, cette vulgaire falsification, n’ayant connu aucune correction jusqu’à ce jour, attendait donc encore le judicieux démenti que nous lui apportons à présent. Et c’est aussi pourquoi, en réaction à une désinformation aussi patente et par des représailles bien méritées, un journaliste fut passé à tabac par plusieurs de nos camarades présents sur les lieux, et dont nous saluons ici l’énergique enthousiasme.

Par ailleurs, nous ne voulions assurer la sécurité de personne, et les barrières métalliques que nous avions effectivement mises en place autour de la Tour Eiffel devaient logiquement servir à fracasser les vitrines, forcer l’entrée des boutiques et former les premières barricades de défenses. Bien sûr, on pensait de prime abord que tout ceci pourrait se passer sans que rien n’advienne. C’était sans compter sur ce qu’il y a encore de plèbe dans la France aseptisée et décrépite à l’intérieur de laquelle on nous fait survivre. Sans compter, non plus, sur ce fait terrible pour l’ensemble de nos gouvernants : le combatif esprit des banlieues a gagné le cœur des vieilles villes.

Loin de nous étonner de l’énorme affluence observée, nous nous réjouissons du succès remporté par cette opération bienvenue, tant il est notoire que l’argent et le monde déplorable qui vient lui correspondre par une coïncidence toujours plus obscène ne cesse de susciter, avec une audience croissante, de nouvelles haines et d’irréductibles animosités. Il va sans dire que les quelques dégradations de commerce et les menus affrontements avec la police dont l’indignation de la presse ne cesse de faire état s’intègrent comme de juste dans le cadre de cette journée consacrée à l’achèvement de l’emprise métropolitaine et du règne de l’économie. Et les comparutions immédiates suivies des prévisibles condamnations que l’on semble vouloir faire subir à nos amis arrêtés ne pourront pas en retarder l’inéluctable échéance.

Libération immédiate de nos camarades interpellés !
Mort à l’argent ! Vive le communisme !

16 novembre 2009.

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En rupture de ban

EN RUPTURE DE BAN

(Canal Saint-Martin, Rennes, 2009) Pratique du désastre, et ses modes d’explicitation, au sein de l’époque moderne.

Le monde que nous habitions se situait sur cette crête, entre la vue désolante du cimetière et la stagnation morose d’une rivière factice. Un certain esprit de défi nous avait fait sans doute installer nos quartiers dans ce vieux faubourg à moitié désert, le long des berges du canal, sur les rives navrantes de la plus parfaite déréliction. Et il n’y a pas de hasard à ce que l’improbable agitation de cette petite poignée d’êtres ait été si rapidement perçue par l’administration générale du désastre pour ce que nous étions alors : une menace persistante à son déplorable système d’habitudes et d’affects calibrés.

C’est bien cette cohérence opiniâtre qu’il lui fallait impérativement conjurer. Et, en cette occasion comme en toutes les autres, elle ne s’est épargnée aucun des moyens dont elle aime à disposer. Perquisitions, gardes-à-vue, violations de domiciles, patrouilles, arrestations, coupures d’électricité ou d’eau, surveillance affichée ou discrète, condamnations. Une logique poussée au final jusqu’à la sordide consécration d’un paysage de maisons éventrées sur lequel planent désormais, en guise de présence, les ombres ridicules d’une UTEQ alliée à d’équivoques espèces de CRS. Cette mise au diapason à la musique martiale de notre temps, celui d’un pouvoir dont la crise confine à l’épilepsie, s’effectue globalement contre l’ensemble des populations subversives, celles qui s’insurgent dans les banlieues jusqu’à la plèbe revancharde de ces pauvres quais. L’hymne déshumanisé de la catastrophe retentit dans tous les mécanismes de la passivité à laquelle on nous astreint mais qui partout se rompent en une communauté de gestes. La réquisition immédiate et l’occupation des maisons vides, par exemple, constellent la politique de notre ciel saccagé. Et le soleil auquel nous prétendons n’est pas celui qui sert de réveille-matin aux masses citoyennes.

L’émeute et son libre jeu, la délinquance des passions et l’inéluctabilité des grèves se trouvent ainsi contrecarrées avec une égale maladresse par une administration dont la totale déroute se devine à chaque instant, à chaque clignement d’yeux, à chaque carrefours, dans toute cette somme de regards dépossédés. La séquestration des possibilités insurrectionnelles de notre temps ne diffère pas de l’internement que l’on semble souhaiter à l’égard des voyous de campus contre lesquels la force publique a mobilisé le meilleur de ses flash-balls. Il est de notoriété publique que la misère des universités porte ses plaintes au commissariat central de sa déraison pratique.

C’est une vérité banale à présent d’estimer que l’actuel régime, à force de vouloir être partout et de tout réglementer, va bientôt être contraint de n’être plus efficacement nulle part. Le décor de carton-pâte dont ils ont fait leur ville et leur vie n’en finit pas de crouler. Nous œuvrons aujourd’hui à l’anéantissement de ce néant-là. Et nous savons aussi que, bien heureusement, « à la beauté des voyous plus âgés, aux fiers assassins, vous ne pourrez jamais opposer que des surveillants ridicules, étriqués dans un uniforme mal coupé et mal porté. »

C’est ainsi que les rêveries urbanistiques de notre époque n’en finissent pas de bâtir leurs irréalités solides. La destruction des anciens décombres, qui ne nous sont rien, n’est pas un mouvement inverse à la création des nouvelles ruines que l’on prétend construire à leur place. Lignes de pavillons, barres d’immeubles, accumulations de tours, faux quartiers. Voilà les mêmes produits d’une même inclination au désastre. Nous n’en habitons que les friches. Et ce monde, qui s’annonce comme une immense incitation au suicide, semble surpris d’avoir trouvé chez nous une disposition toute contraire, c’est-à-dire un irrésistible penchant vers l’élaboration d’une guerre civile ouverte, une conception de la vie qui se fait du bonheur une idée moins cadavérique que celle ayant cours tout le long de l’usure métropolitaine. AU CRÉPUSCULE DES DISCIPLINES SE LÈVENT L’AUBE D’UNE VIE MAGIQUE.

Majoritairement, cette frénésie impériale ne fait, au final, que concourir à donner une matérialité indéniable, un contenu visible, à ce qui s’est toujours-déjà éprouvé comme un véritable exil, une certaine mise au ban de l’existence. Et nous ne songeons aucunement à nous en scandaliser. Car nous avons déjà promené suffisamment à l’intérieur de nous-mêmes la sensation de bannissement à laquelle toute la pourriture métaphysique de l’époque nous accule. Le fait qu’elle s’exprime à présent dans les formes de sa mesquinerie policière n’en altère que superficiel-lement la substance et le cadre. C’est de là que nous partons. Nous nous sommes irrémédiablement perdus, il est vrai, dans le labyrinthe de ces quelques rues, à la lisière d’une errance traversée comme un assaut. Et bien semblable en cela au feu qui n’élit sa demeure qu’à l’intérieur du ravage qu’il opère. De toute façon, nos amours, nos amitiés, étaient certes, et déjà bien avant cela, HORS-LA-LOI. Tant il est vrai que nous détruisons « non pour l’amour des ruines, mais pour la beauté des chemins qui les traversent. »

Rennes, septembre 2009.

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Passant, va dire à Sparte…

PASSANT,
VA DIRE À SPARTE QUE NOUS VIVONS
POUR N’OBÉIR PLUS À SES LOIS.

Depuis le 7 décembre 2008, suite à l’assassinat d’un jeune garçon par des policiers athéniens, la Grèce est encore aujourd’hui submergée sous une intense marée de troubles et de révoltes spontanées. Un mouvement généralisé d’émeutes s’est répandu en un clin d’œil dans toutes les grandes villes de la péninsule avant de gagner bientôt de petites localités ordinairement plus assagies. Un fil secret relie les métropoles du monde ; le moindre quartier ne saurait s’embraser isolément : la contagion de cette fièvre enflamme tous les visages ; la révolte a déjà aboli les frontières.

Toujours davantage incontrôlée et soutenue largement par le reste de la population civile, la jeunesse du pays s’est engagée vigoureusement dans de tenaces combats de rues avec la police, dévastant les commissariats et les commerces, officines de la domination capitaliste dont l’arbitraire mondial est à présent contesté. De ces luttes urbaines a surgi de manière instantanée un large mouvement d’occupations sauvages, investissant les mairies, les universités et d’autres édifices publics. Transformés en véritables arsenaux, ceux-ci sont devenus les places fortes d’un soulèvement déjà qualifié d’insurrectionnel.

A considérer les signes de rébellions qui se pressent toujours plus nombreux, il est devenu manifeste qu’un mouvement de négation générale de la société moderne s’étend et s’intensifie, et ceci à l’échelle mondiale. Des usines chinoises agitées par de violentes grèves aux émeutes des banlieues de l’Occident, c’est la totalité du monde qui se trouve attaquée dans chacune de ses parties. Le soulèvement grec est le signe avant-coureur d’une crise universelle déjà présente. Le prestige ruiné des syndicats et des anciens partis d’opposition ne parvient plus à canaliser les rébellions d’une jeunesse de plus en plus impétueuse en ses audaces déterminées.

 « Qui se cachera du feu, qui ne se couche pas ? » — Ces troubles nous renvoient à nos propres consciences ravagées dans l’irréalisation de nos désirs. Ils sont l’aveu en actes de ce que nous n’avons pas su faire, et l’avenir que nous devions tracer. Cette revanche trouvera ses partisans. Les braises et les querelles refoulées dans l’inconscience pacificatrice de notre époque couvent sous les cendres monotones des décrépitudes contemporaines. Il n’a fallu qu’une étincelle pour bouter l’incendie à la poudrière des misères sociales sur lesquelles la vieille Europe s’appuie et se fonde, en vacillant. La Grèce n’est elle-même que le théâtre momentané d’une pièce qui se joue partout. C’est cet effondrement qu’il s’agit de propager. Plusieurs autres pays ont répondu à l’appel enragé qu’exprimait un feu si intense, et l’inquiétude gagne les dirigeants d’un monde visiblement en faillite. Le berceau de la démocratie en sera le tombeau.

« EN S’AVANÇANT, LE FEU JUGERA ET CONDAMNERA TOUTES CHOSES. »

Bruxelles, décembre 2008.

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Au crépuscule des disciplines…

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Tout continue…

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Alignés au mur, fils de pute !

Alignés au mur, fils de pute !

Nous sommes arrivés pour reprendre ce qui nous appartient…

En ces jours de rage, le spectacle comme rapport de pouvoir, comme relation qui imprime son souvenir sur les objets et les corps, est confronté à un diffus contre-pouvoir qui déterritorialise le vécu, lui permettant de s’éloigner de la tyrannie de l’image pour s’aventurer dans le domaine des sens. Les sens ont toujours été perçus comme antagonistes (ils réagissent toujours contre quelque chose), mais dans les conditions actuelles, ils se dirigent vers une polarisation de plus en plus aiguë et radicale.

Des caricatures soi-disant pacifiques des médias bourgeois (“la violence est toujours inacceptable, partout dans le monde”), nous ne pouvons que nous gausser : leur loi, leur loi d’esprit obéissant et consentant, de dialogue et d’harmonie ne sont rien d’autre qu’un bestial plaisir bien calculé : un carnage garanti. Le régime démocratique sous son vernis pacifique ne tue pas un Alex chaque jour, précisément parce qu’il tue des milliers de Ahmets, Fatimas, Jorjes, Jin Tiaos et Benajirs : parce qu’il assassine systématiquement, structurellement et sans remords l’ensemble du tiers monde, qui est le prolétariat mondial. C’est de cette façon, à cause de ce quotidien massacre à froid, qu’est née l’idée de liberté : la liberté non pas comme un prétendu bienfait humain, ni comme un droit naturel pour tous, mais comme le cri de guerre des damnés, comme le principe de la guerre civile.

La classe bourgeoise et son histoire officielle nous lavent le cerveau avec la légende d’un progrès graduel et stable de l’humanité au sein duquel la violence n’est qu’une désolante exception découlant d’un sous-développement économique, culturel et émotionnel. Pourtant, nous tous qui avons été écrasés entre les pupitres d’école, derrière les bureaux, les usines, ne savons que trop bien que l’histoire n’est rien d’autre qu’une succession d’actes bestiaux reposant sur un système de règles mortifères. Les gardiens de la normalité déplorent que la loi ait été violée par la balle du revolver de Korkoneas le Porc (le flic tueur). Mais qui ne sait pas que la vigueur de la loi est simplement la force de la puissance ? Que c’est la loi elle-même qui permet le recours à la violence contre la violence ? La loi est vide de bout en bout, elle n’a aucun sens, ni aucun autre but que celui de déguiser la force du pouvoir.

Dans le même temps, la dialectique de la gauche tente de codifier le conflit, la bataille et la guerre, avec la logique de la synthèse des contraires. De cette manière, il construit un ordre, un état pacifié au sein duquel tout a sa propre petite place. Pourtant, le destin du conflit n’est pas la synthèse – comme le destin de la guerre n’est pas la paix. L’insurrection sociale contient la condensation et l’explosion de milliers de négations, pourtant elle ne contient en aucune de ses sous-parties, ni en aucun de ses moments, sa propre négation, sa propre fin. C’est toujours avec une certitude lourde et sombre qu’arrivent les institutions de médiation et de normalisation, de la gauche promettant le droit de vote dès 16 ans, le désarmement mais le maintien des porcs, l’État-providence, etc. En d’autres termes, en voilà qui souhaitent tirer un gain politique de nos blessures. La douceur de leur compromis suinte le sang.

Ceux qui sont contre la violence sociale ne peuvent pas être tenus pour responsables de ce qu’ils n’assument pas : ils sont destructeurs de bout en bout. Si les luttes contemporaines ont quelque chose à nous apprendre, ce n’est pas leur triste consensus sur un objet (la classe, le parti, le groupe), mais leur processus systématiquement anti-dialectique : pour eux, l’acte de destruction ne contient pas nécessairement une partie créative. En d’autres termes, la destruction de l’ancien monde et la création d’un nouveau monde sont deux processus discrets mais continus. La question est alors quelles méthodes de destruction de l’existant peuvent être développées en différents lieux et moments de l’insurrection ?

Quelles méthodes peuvent non seulement maintenir le niveau et l’ampleur de l’insurrection, mais contribuer à son amélioration qualitative ? Les attaques de commissariats, les affrontements et les barrages routiers, les barricades et les batailles de rue, sont maintenant un phénomène social quotidien dans les villes et au-delà. Et ils ont contribué à une déréglementation partielle du cycle de production et de consommation. Et pourtant, ils ne sont qu’une attaque partielle de l’ennemi; il est évident que nous restons piégés dans une seule et unique dimension de l’attaque contre les rapports sociaux dominants. Car le processus de production et de circulation des marchandises en lui-même, autrement dit le capital comme rapport, n’est qu’indirectement touché par les mobilisations. Un spectre plane sur la ville embrasée : celui de la grève générale sauvage à durée indéterminée.

La crise capitaliste mondiale a ôté aux patrons leur réponse la plus énergique et la plus mensongère à l’insurrection : « Nous vous offrons tout et pour toujours, alors que tout ce qu’eux peuvent vous offrir n’est qu’un présent incertain. » Avec ses entreprises qui s’effondrent les unes après les autres, le capitalisme et son État ne sont plus en mesure d’offrir quoi que ce soit d’autre qu’un lendemain pire de jour en jour, une situation financière asphyxiante, des licenciements, la suspension des pensions de retraite, des coupes dans les budgets sociaux, la fin de la gratuité de l’enseignement. Au contraire, en seulement sept jours, les insurgés ont prouvé par la pratique ce qu’ils peuvent faire : transformer la ville en un champ de bataille, créer des enclaves de communes dans l’ensemble du tissu urbain, abandonner l’individualité et sa sécurité pathétique, rechercher la formation de leur force collective et la destruction totale de ce système meurtrier.

À ce moment historique de la crise, moment de rage et de rejet des institutions auquel nous sommes finalement parvenus, la seule chose qui peut transformer le système de déréglementation en une révolution sociale est le rejet total du travail. Quand les combats se dérouleront dans des rues assombries par la grève de la compagnie d’électricité, lorsque les affrontements auront lieu au milieu de tonnes de déchets non collectés, lorsque les tramways seront abandonnés au milieu des rues, bloquant les flics, lorsque l’enseignant en grève allumera le cocktail Molotov de son élève révolté, nous serons enfin en mesure de dire : Camarade, « les jours de cette société sont comptés ; ses raisons et ses mérites ont été pesés, et trouvés légers. » Aujourd’hui, cela n’est plus un simple fantasme, mais une possibilité réelle dans la main de chacun : la possibilité d’agir concrètement sur le concret. La possibilité d’apercevoir les cieux.

Si tout cela, à savoir l’extension du conflit dans la sphère de la production-distribution, avec ses sabotages et ses grèves sauvages, semble prématuré, ce ne serait que parce que nous n’avons pas réalisé à quelle vitesse le pouvoir se décompose, à quelle vitesse les méthodes de confrontation et les formes de contre-pouvoir se diffusent socialement : des lycéens qui caillassent les commissariats aux employés municipaux et aux voisins qui occupent les mairies. La révolution ne se fait pas par la croyance et la foi en des conditions historiques à venir. Elle se fait en saisissant n’importe quelle occasion d’insurrection dans chaque aspect de la vie sociale, en transformant notre animosité envers les flics en une grève définitive aux pieds de ce système.

Dehors les porcs !

14 décembre 2008 – Initiative du Comité d’Occupation de l’École Athénienne d’Économie et d’Affaires.

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Nous sommes ici / Nous sommes partout / Nous sommes une image du futur

Nous sommes ici / Nous sommes partout /

Nous sommes une image du futur.

Si je ne brûle pas / Si tu ne brûles pas / Si nous ne brûlons pas /

Comment les ténèbres viendront à la lumière ?

C’est en serrant les dents de peur que les chiens grognent : Retour à la normalité – le festin est terminé ! Les philologues de l’assimilation ont déjà commencé à affûter leurs caresses les plus tranchantes : « Nous sommes prêts à oublier, à comprendre, à excuser la promiscuité des derniers jours, mais maintenant tenez-vous bien ou alors nous emmèneront nos sociologues, nos anthropologues, nos psychiatres ! Comme de bons pères nous avons toléré avec retenue vos éruptions émotionnelles – maintenant regardez comme les comptoirs, les bureaux et les magasins sont vides ! Le temps est venu d’en revenir, et qui que ce soit qui refuse cette tâche sacrée sera durement frappé, sociologisé, psychiatrisé. » Une injonction plane sur la ville : « Es-tu à ton poste ? » La démocratie, l’harmonie sociale, l’unité nationale et tous les autres grands cœurs puant la mort ont déjà tendus leurs bras morbides.

Le pouvoir (depuis le gouvernement jusqu’à la famille) vise non seulement à réprimer la généralisation de l’insurrection, mais à produire une relation d’assujettissement. Une relation qui définit la vie politique comme une sphère de coopération, de compromis et de consensus. « La politique à suivre est une politique du consensus ; le reste nous mènerait à la guerre, aux émeutes et au chaos. » La vraie traduction de ce qu’ils nous disent, de l’effort qu’ils mettent à nier le cœur de notre action, à nous séparer et à nous isoler de ce que nous pouvons faire : non pas d’unir les deux dans l’un, mais bien de rompre sans cesse l’un en deux. Les appels répétés des mandarins de l’harmonie, des barons de la paix et de la tranquillité, de la loi et de l’ordre, nous demandent de développer une dialectique. Leurs vieux trucs sont désespérément transparents et leur misère est visible dans les gros ventres des patrons syndicaux, dans les yeux délavés des intermédiaires qui sont comme ceux des charognards qui tournent autour des conflits pour manger le cadavre de toute passion pour le réel. Nous les avons vus en Mai 68, nous les avons vus à Los Angeles et à Brixton, et nous les voyons faire lorsqu’ils rongent les os maintenant blanchis de la Polytechnique en 1973. Nous les avons encore vus hier lorsque, plutôt que d’appeler à une grève générale permanente, ils se sont mis à genoux devant la légalité en annulant la manifestation de grévistes. Ils savent très bien que la route pour la généralisation d’une insurrection passe par le champ de la production – à travers l’occupation des moyens de production de ce monde qui nous écrase.

Demain est encore un jour où rien n’est certain. Et qu’est-ce qui pourrait être plus libérateur que cela après tellement de longues années de certitude ? Une balle a été capable d’inter-rompre la séquence brutale de tous ces jours identiques. L’assassinat d’un garçon de 15 ans a été le moment d’un déplacement suffisamment fort pour renverser le monde. Un déplacement pour aller au bout d’un autre jour encore, de sorte à ce que tout le monde pense simultanément : « C’est cela, pas un pas en arrière, tout doit changer et nous le ferons ». La vengeance pour la mort d’Alex est devenue la vengeance pour tous ces jours où nous sommes obligés de nous réveiller dans ce monde. Et ce qui semblait si difficile s’est avéré être si simple.

C’est ce qui est arrivé, c’est tout ce que nous avons. Si quelque chose nous fait peur c’est bien de revenir à la normalité. Parce que dans la destruction et le pillage des rues de nos villes de lumières nous ne voyons pas seulement les résultats de notre rage, mais aussi la possibilité de commencer à vivre. Nous n’avons plus rien d’autre à faire que de nous installer dans cette possibilité pour la transformer dans une expérience vécue : en nous basant sur le plan de la vie quotidienne, notre créativité, notre pouvoir de matérialiser nos désirs, notre pouvoir non pas de contempler mais de construire le réel. Ceci est notre espace vital. Tout le reste est mort.

Ceux qui veulent comprendre comprendront. Il est maintenant temps de briser les chaînes invisibles qui nous maintenaient tous et chacun dans notre petite vie pathétique. Cela ne demande pas seulement ou nécessairement d’attaquer une station de police ou de brûler des commerces ou des banques. Le temps où quelqu’un s’extirpe de son sommeil et de la contemplation passive de sa vie, de sortir dans la rue pour parler et écouter, en laissant derrière lui ou elle tout ce qui est privé, suppose au plan de la sphère sociale la force déstabilisante d’une bombe nucléaire. Précisément parce que jusqu’à maintenant la fixation de chacun à son petit microcosme est liée à la force d’inertie de l’atome. Notre séparation alimente le monde capitaliste. Voilà le dilemme : avec les insurgés ou bien seuls, chacun de notre côté. Et c’est maintenant l’un des très rares moments où un tel dilemme peut prendre corps de manière si absolue et si réelle.

11/12/2008 – Initiative du Comité d’Occupation de l’École Athénienne d’Économie et d’Affaires.

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